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Journal Off : (Ep. 3) Où passerez-vous l’éternité ?

Jérôme Schmidt est né en 1977. Editeur et documentariste pour la télévision, il a lancé le magazine Poker52 avec Bruno Fitoussi il y a dix ans.

Les week-ends des World Series se suivent et se ressemblent : de longues queues dès 10h du matin afin de dépenser les 1 000 ou 1 500$ nécessaires pour vivre le grand rêver du poker professionnel. Dans ces tournois-monstres qui accueillent plus de 2500 joueurs à chaque édition, la variance est énorme. Il suffit de traverser méthodiquement les allées de la Pavillion Room —trop petite pour accueillir tous les inscrits— pour mesurer la passion du poker amateur aux USA. Car si le Black Friday a étrangement gommé la jungle de logos de ces « petits » tournois, les joueurs ont tout de même fait le déplacement pour ces tournois au prizepool énorme. Il faut plusieurs minutes à l’observateur attentif pour dénicher quelques têtes connues : un Tom Dwan lunaire, à une table d’inconnus, qui bataille avec un maigre tapis ; JJ Liu, chapeau extravagant comme à l’habitude, non loin de Jennifer Tilly, visiblement fatiguée ; quelques Français dans un mouchoir de poche, avec Roger Hairabedian, habillé comme un kid de Baltimore, très concentré, ou J-P Léandri, qui avait fait rêver il y a deux ans le contingent français avec sa magnifique troisième place en finale de PLO.

Si les structures de ces tournois (4 500 jetons de départ, levels d’une heure, départ en 25/25) ne sont absolument pas honteuses, la diversité du field rend l’exercice difficile et quelques erreurs ont vite fait de montrer le chemin de la sortie. Droit vers le « Poker Valet », où cette année sont absentes les immenses caravanes de Negreanu, Hellmuth et consorts. Une fois dehors, à la gauche du Strip, Industrial Road, la véritable route du vice de Sin City, une longue enfilade de préfabriqués qui longe en contrebas l’autoroute I15. Plus vous avancez sur Industrial Road, plus les réclames se font explicites : un « temple de l’érotisme dirigé par un Docteur en Histoire de la Sexualité Humaine » ( ?), tout de suite jouxté par une première boîte de strip-tease intégral. Longez encore un peu plus le bitume brûlant qui passe derrière le Treasure Island et le Wynn, et arrivez ensuite au bunker au centre de tous les fantasmes : le Sapphire, plus grand club de strip-tease au monde.

Au dehors, rien d’extraordinaire : des dizaines de caméras de surveillance cachées dans les palmiers avoisinants, deux parkings vides ou presque, et un immense hangar beige, brique lourde qui se découpe dans le paysage éblouissant du Vegas diurne. Les « filles du Sapphire » ne sont pas inconnues des joueurs de poker : elles officient toute la journée sur un petit stand situé en face de la poker-room des WSOP, et distribuent en bikinis bleu-pétrole des tracts VIP pour le club. « Une expérience inoubliable, » résume la plus jeune d’entre elles, aux bras trop maigres et aux bleus encore visibles sous le voile chair qui couvre ses jambes. Elle frissonne sous l’air conditionné trop froid des couloirs du Rio, les yeux vides et le sourire mécanique. Pourtant, son petit jeu suffira sûrement à « rabattre » quelques dizaines de joueurs, en quête de frissons. Beaucoup ne connaissent pas la ville, et résument leur déplacement à un triangle désormais inévitable : hôtel-Amazon Room- Club de striptease.

« Feel like talking to God down here ? »

Face aux flots de joueurs déconnectés du réel de la ville, Las Vegas a dû réinventer toute une flopée de sous-métiers disparus depuis longtemps des civilisations occidentales avancées : porn-slappersporto-ricains distribuant des cartes de visites d’escort aux touristes du strip ; anonymes arborant d’énormes pancartes « Liquor Store Here » sous les 40 degrés du soleil du Nevada, au beau milieu des rues ; crieurs de rues devant les casinos menant au Downtown afin de rabattre le chaland. Au beau milieu de cette foule, Josh détonne. Raide dans on costume mal coupé, il distribue un sourire factice aux lèvres un petit fascicule juste en face du casino Sahara, à l’ombre de la tour des Hilton Residences : « Where will you spend eternity ? ». Car Josh est évangéliste, venu spécialement ce week-end d’Illinois. « Hey my man », m’interpelle-t-il avec un étrange accent afro-américain hérité des banlieues sud de Chicago. « Feel like talking to God down here ? » Josh n’a pas de chances : il est posté face à un casino qui vient de fermer définitivement il y a quelques semaines, et les rares égarés ont déjà tout perdu. Seuls des hommes à la peau brûlé par le soleil, sans âge et sans origine, passent devant lui, traînant derrière eux un paquetage écorné, et quelques cents dans les poches. « Thank you Christ who died for me ! Now your life can change, and you can spend eternity with Him ! »

Un peu plus bas sur Las Vegas Boulevard, toujours plus au nord, débute la longue litanie des Pawn Shops, des échoppes borgnes ouvertes 24/24. Le samedi, les familles latinos du quartier font la queue devant ces enseignes pour y vendre quelques objets de valeur : appareils photos, dents en or, montres. L’ambiance y est étrangement joyeuse : on s’y prend en photos, on discute du contenu de ses gros sacs en jute avec ses voisins de file, le temps que le gardien en chef vous appelle et vous intime à entrer à l’intérieur. Certains utiliseront l’argent recouvré pour le dépenser le soir-même dans un casino du Downtown, ou offrir un buffet à toute sa famille ; d’autres n’iront pas si loin : à quelques mètres seulement, tout autour du Palais de Justice de Vegas, des officines de jail bondsproposent d’avancer à crédit l’argent nécessaire pour faire libérer les prisonniers en conditionnelles.

Texte écrit par Jérôme Schmidt

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Journal Off : (Ep.2) Full Service

Jérôme Schmidt est né en 1977. Editeur et documentariste pour la télévision, il a lancé le magazine Poker52 avec Bruno Fitoussi il y a dix ans.

Joey a 70 ans, et ses épaules courbées soulignent la fatigue qui habite son corps depuis plusieurs années déjà. Des joueurs de poker, Joey en voit passer par dizaine tous les jours : depuis le bout du couloir de l’Amazon Room, Joey attend patiemment, juché sur l’un des fauteuils de son « Shoeshine parlor », les rares clients intéressés par ses services. « Je n’ai qu’une envie, c’est partir de cette ville », souffle Joey en entamant son troisième client de la journée, commencée quatre heures plus tôt, à l’aube. « A Los Angeles, au moins, j’avais une vie qui ressemblait à quelque chose. J’étais agent immobilier, et puis, en 1981, ils m’ont envoyé à Vegas, car il y avait des affaires à faire. Ca a périclité il y a trois ans… J’ai du faire le taxi pendant deux ans, mais je ne supportais plus les types bourrés qui pissaient et vomissaient sur la banquette arrière… Au moins, cirer des chaussures, c’est du bon boulot. Je passe trop de temps sur chaque client, mais de toutes façons, il n’y a personne avec de vraies pompes dans cette ville de merde… »

A quelques mètres de lui passe Candice. La cinquantaine passée, Candice est juchée sur des platform-shoes d’un autre âge. Ses traits fatigués trahissent le marathon qu’elle traverse au quotidien. Candice est freelance, et vend, oreilles de lapin clignotantes sur le front, des friandises et des cigarettes aux tables de jeu du Rio. « J’ai fini à 4h du matin, et j’ai repris à 9h. C’est idiot, parce que j’habite à une heure de route du casino, mais il faut bien que je dorme un peu avant le week-end… » Après une pause sur l’un des fauteuils surélevés de l’officine de Joey, Candice va affronter dans son costume noir de Bunny délavé le soleil brûlant de la Voodoo Pool, la piscine du Casino Rio. Au beau milieu des touristes du week-end déjà alcoolisés à 11h du matin, Candice force son sourire et repart inlassablement à l’assaut des foules pour quelques dollars de plus : « Les bons jours, j’arrive à vendre mes 30 paquets de cigarette en 2 heures, et quand ça ne marche pas, il me reste la moitié du stock sur les bras. Le problème, c’est que je n’ai pas le droit d’aller en rechercher, c’est interdit par le casino, pour ne pas faire concurrence à ses boutiques. A 1$ de bénéfice par paquet, ça ne fait pas beaucoup… »

Tandis que la vendeuse disparaît dans la foule, une silhouette familière émerge de la Paviillion Room où vient de débuter le tournoi HORSE à 1 500$ : Rémy Biéchel, membre historique de la Team Barrière. Malgré le désert de performances qu’il traverse depuis plus d’un an et demi, Rémy a le sourire. « Je suis dans une forme olympique, » plaisante-t-il, « et je vais tous les déchirer ! ». Il y a 48 heures, Rémy est passé tout près du deuxième tour du tournoi Shootout, dont la finale a lieu ce vendredi. « J’ai joué parfaitement jusqu’au duel final. Là, mon adversaire n’a pas lâché le morceau, et il a exploité mes deux mini-erreurs. Il méritait de gagner, parce qu’il n’a jamais dévié de son poker…»

Dans la salle, le tournoi HORSE a attiré un field prestigieux, malgré le buy-in raisonnable de l’événement : Tom Dwan, sans logo FullTilt, Lyle Berman, Carlos Mortensen, Kiril Gerasimov, Max Pescatori, rivé sur son iPad, John ‘Miami’ Cernuto, Daniel Negreanu, Scotty Nguyen ou encore, pour la France, Fabrice Soulier, éliminé à la mi-journée, Sébastien Sabic (qui finit la journée à 15 000 jetons), David Benyamine et Roger Hairabedian, qui compte bien faire de beaux WSOP.

A quelques mètres d’eux, les 16 derniers joueurs du tournoi Shootout prennent place. Parmi eux, Franck Kassella, l’un des joueurs old-school les plus marquants de la dernière édition des World Series, Vitaly Lunkin, lui aussi d’une performance métronomique, ou Robbie Verspui. Ce jeune pro d’origine hollandaise incarne parfaitement la nouvelle génération de grinders online. Biberonné à la stratégie du « petit tapis » et au jeu de Limit en ligne, Robbie a tout appris par un site communautaire : PokerStrategy. Lorsque j’ai croisé pour la première fois Robbie, en 2009, il s’occupait de la Team de sharks online de ce site. Parmi eux, des inconnus du grand public, mais des stars des hautes limites du online.

Robbie, lui, ne rêvait que de se défaire de toute attache professionnelle. Pour lui, , son avenir se déclinait à l’étranger, en Asie, où il vivait la plupart du temps, comme toute une génération de joueurs online : coût de la vie sans aucune concurrence et décalage horaire parfait pour plumer les joueurs fatigués du online américain au petit-déjeuner. A la table finale du tournoi Shootout, Robbie joue peu, très peu. « A peine 5% des pots ! » se moque même gentiment un site d’information poker américain. Mais, en retrait, Robbie survit depuis le début de cette dernière journée avec peu de jetons, ne les mettant au milieu que dans des spots bien identifiés. Il est 23h à Las Vegas et pendant que les roulettes, tables de craps et bars vidéo-poker se remplissent des fêtards du week-end, le joueur hollandais attend son heure, l’air nonchalant, à cinq joueurs restants. S’il réussit à user ses adversaires, il y a fort à parier que le Spearmint Rhino, le club de striptease le plus couru des joueurs de poker, comptera sûrement quelques clients de plus au petit matin.

Texte écrit par Jérôme Schmidt

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