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Journal Off : (Ep.2) Full Service


Jérôme Schmidt est né en 1977. Editeur et documentariste pour la télévision, il a lancé le magazine Poker52 avec Bruno Fitoussi il y a dix ans.

Joey a 70 ans, et ses épaules courbées soulignent la fatigue qui habite son corps depuis plusieurs années déjà. Des joueurs de poker, Joey en voit passer par dizaine tous les jours : depuis le bout du couloir de l’Amazon Room, Joey attend patiemment, juché sur l’un des fauteuils de son « Shoeshine parlor », les rares clients intéressés par ses services. « Je n’ai qu’une envie, c’est partir de cette ville », souffle Joey en entamant son troisième client de la journée, commencée quatre heures plus tôt, à l’aube. « A Los Angeles, au moins, j’avais une vie qui ressemblait à quelque chose. J’étais agent immobilier, et puis, en 1981, ils m’ont envoyé à Vegas, car il y avait des affaires à faire. Ca a périclité il y a trois ans… J’ai du faire le taxi pendant deux ans, mais je ne supportais plus les types bourrés qui pissaient et vomissaient sur la banquette arrière… Au moins, cirer des chaussures, c’est du bon boulot. Je passe trop de temps sur chaque client, mais de toutes façons, il n’y a personne avec de vraies pompes dans cette ville de merde… »

A quelques mètres de lui passe Candice. La cinquantaine passée, Candice est juchée sur des platform-shoes d’un autre âge. Ses traits fatigués trahissent le marathon qu’elle traverse au quotidien. Candice est freelance, et vend, oreilles de lapin clignotantes sur le front, des friandises et des cigarettes aux tables de jeu du Rio. « J’ai fini à 4h du matin, et j’ai repris à 9h. C’est idiot, parce que j’habite à une heure de route du casino, mais il faut bien que je dorme un peu avant le week-end… » Après une pause sur l’un des fauteuils surélevés de l’officine de Joey, Candice va affronter dans son costume noir de Bunny délavé le soleil brûlant de la Voodoo Pool, la piscine du Casino Rio. Au beau milieu des touristes du week-end déjà alcoolisés à 11h du matin, Candice force son sourire et repart inlassablement à l’assaut des foules pour quelques dollars de plus : « Les bons jours, j’arrive à vendre mes 30 paquets de cigarette en 2 heures, et quand ça ne marche pas, il me reste la moitié du stock sur les bras. Le problème, c’est que je n’ai pas le droit d’aller en rechercher, c’est interdit par le casino, pour ne pas faire concurrence à ses boutiques. A 1$ de bénéfice par paquet, ça ne fait pas beaucoup… »

Tandis que la vendeuse disparaît dans la foule, une silhouette familière émerge de la Paviillion Room où vient de débuter le tournoi HORSE à 1 500$ : Rémy Biéchel, membre historique de la Team Barrière. Malgré le désert de performances qu’il traverse depuis plus d’un an et demi, Rémy a le sourire. « Je suis dans une forme olympique, » plaisante-t-il, « et je vais tous les déchirer ! ». Il y a 48 heures, Rémy est passé tout près du deuxième tour du tournoi Shootout, dont la finale a lieu ce vendredi. « J’ai joué parfaitement jusqu’au duel final. Là, mon adversaire n’a pas lâché le morceau, et il a exploité mes deux mini-erreurs. Il méritait de gagner, parce qu’il n’a jamais dévié de son poker…»

Dans la salle, le tournoi HORSE a attiré un field prestigieux, malgré le buy-in raisonnable de l’événement : Tom Dwan, sans logo FullTilt, Lyle Berman, Carlos Mortensen, Kiril Gerasimov, Max Pescatori, rivé sur son iPad, John ‘Miami’ Cernuto, Daniel Negreanu, Scotty Nguyen ou encore, pour la France, Fabrice Soulier, éliminé à la mi-journée, Sébastien Sabic (qui finit la journée à 15 000 jetons), David Benyamine et Roger Hairabedian, qui compte bien faire de beaux WSOP.

A quelques mètres d’eux, les 16 derniers joueurs du tournoi Shootout prennent place. Parmi eux, Franck Kassella, l’un des joueurs old-school les plus marquants de la dernière édition des World Series, Vitaly Lunkin, lui aussi d’une performance métronomique, ou Robbie Verspui. Ce jeune pro d’origine hollandaise incarne parfaitement la nouvelle génération de grinders online. Biberonné à la stratégie du « petit tapis » et au jeu de Limit en ligne, Robbie a tout appris par un site communautaire : PokerStrategy. Lorsque j’ai croisé pour la première fois Robbie, en 2009, il s’occupait de la Team de sharks online de ce site. Parmi eux, des inconnus du grand public, mais des stars des hautes limites du online.

Robbie, lui, ne rêvait que de se défaire de toute attache professionnelle. Pour lui, , son avenir se déclinait à l’étranger, en Asie, où il vivait la plupart du temps, comme toute une génération de joueurs online : coût de la vie sans aucune concurrence et décalage horaire parfait pour plumer les joueurs fatigués du online américain au petit-déjeuner. A la table finale du tournoi Shootout, Robbie joue peu, très peu. « A peine 5% des pots ! » se moque même gentiment un site d’information poker américain. Mais, en retrait, Robbie survit depuis le début de cette dernière journée avec peu de jetons, ne les mettant au milieu que dans des spots bien identifiés. Il est 23h à Las Vegas et pendant que les roulettes, tables de craps et bars vidéo-poker se remplissent des fêtards du week-end, le joueur hollandais attend son heure, l’air nonchalant, à cinq joueurs restants. S’il réussit à user ses adversaires, il y a fort à parier que le Spearmint Rhino, le club de striptease le plus couru des joueurs de poker, comptera sûrement quelques clients de plus au petit matin.

Texte écrit par Jérôme Schmidt

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