Journal Off : (Ep.1) Las Vegas-Macao en 72h chrono !


Jérôme Schmidt est né en 1977. Editeur et documentariste pour la télévision, il a lancé le magazine Poker52 avec Bruno Fitoussi il y a dix ans.

Passer, en 72 heures de temps, de la moiteur sombre et des lumières bleutées de Macao au sirrocco chaud du désert du Nevada. Eviter, dans les salles sans fin de la ville du jeu chinoise, les centaines de tables de Chinese Poker, Roue de la Fortune, Craps, Chinese Craps, Roulette, Chinese Dice, Soccer Slot, bifurquer dans les couloirs en cristal des galeries commerciales nocturnes des casinos pour se retrouver nez à nez avec une centaine de prostituées grimées en hôtesse de l’air, catwalk mécanique entre les glaces et les clients, sous l’œil morne d’un agent de sécurité préposé au bon déroulement des négociations. Observer, de loin, un tournoi de poker peuplé de joueurs incompétents, mimer avec des gestes saccadés et gauches les tics de champions occidentaux qu’ils ne croiseront peut-être jamais. Naviguer d’un ferry ahanant sur les flots de la baie Hong-Kong, longer les rives hantées du port à container, mécaniques lentes et bien réglées, puis embarquer dans une vaste bétaillère, direction charter vers Las Vegas.

En quelques années, Vegas est morte sur place. Asséchée, exsangue, mais toujours souriante, hystérique, lumineuse —assez en tout cas pour attirer par cars entiers quelques âmes encore rêveuses d’un lendemain meilleur. En quelques mois, quelques jours, quelques souffles, l’Asie a pris les commandes du jeu : Macao, puis Singapour la vertueuse. Toutes deux sont devenues des géantes plus impersonnelles encore, des machines de jeux gigantesques sans autre artifice aucun. Vegas, une party-town ; Macao, un piège qui ne cache à aucun moment sa nature. Là-bas, pas de strass, ni même de politesse pour les « whales » et autres high-rollers : tout y est plus brut, plus direct. Les immeubles délabrés, hérités de l’histoire portugaise du port de commerce, tiennent encore debout, comme pourris sur place, à l’aube des néons blafards des casinos historiques —le Casino Lisboa, seule survivance d’un passé mal assumé—, tandis que sur la nouvelle île, plantée sur des polders invisibles, les clones version 2.0 des casinos de Vegas ont pris place : Wynn, Venetian ou, plus loin, une version croulante du Sands, établissement depuis longtemps dynamité et oublié dans le désert américain.

Entrez dans le Casino Lisboa, nouvelle version, celui qui fait insolemment face à son ancêtre —encore de taille humaine— et ne soyez pas surpris : aucun sourire, uniquement des injonctions : ne pas filmer, ne pas porter de nourriture, enlever son chapeau, ranger ses lunettes noires. En filigrane, des ordres qui n’ont même plus besoin d’être assénés : jouez, recavez, perdez, restez, recavez. Vous pouvez partir.

Si Las Vegas est Sin City, elle reste plus urbaine, même au-delà des apparences. Le touriste moyen, celui qui vient perdre ses 24$ quotidiens (moyenne officielle de l’état du Nevada) aux machines à 1 cent et s’abrutir aux énormes buffets « All You Can Eat » à 4.99$ —ils existent, il suffit de quitter le temps d’une journée les casinos des joueurs de poker high-roller et d’aller un peu plus au Nord, à Glitter Gulch— en aura « pour son argent » : de la nourriture en masse, grasse et comblante ; des spectacles gratuits au sourire forcé ; des jackpots à quelques dizaines de dollars, histoire de faire durer le plaisir ; des piscines amoniaquées où boire sa « 1 dollar draft beer », au moment de l’happy-hour, à 11h du matin.

A Las Vegas, on n’a pas abandonné la bonne vieille règle du théâtre élisabéthain : « Suspension of disbelief », littéralement, « suspendre son incroyance ». On veut y croire, et la ville, ses casinos, ses croupiers, ses chauffeurs de taxi, ses pilotes d’hélicoptères, ses célébrités d’un jour, ses artistes ratés, ses danseuses vieillissantes, ses croupiers désabusés participent tous à ce mouvement. Normal, finalement, puisqu’ils sont les premiers croyants de ce culte.

Alors, dès la queue à l’aéroport —à Houston, Paris, Montréal, Londres ou Francfort—, on y croit. Sur les lignes intérieures américaines, les stewards font des tours de magie, les hôtesses discutent shopping-malls avec les rares joueuses, le commandant de bord passe une musique de machines à sous, pour « chauffer les troupes ». Car une fois le train d’atterrissage à peine posé sur le bitume fumant de McCarran, la partie aura déjà commencé.

Texte écrit par Jérôme Schmidt