Inside Clichy Montmartre : Portrait de Mathieu Perchoc, croupier au CCM !

Rubrique mensuelle pour Poker52, Inside Clichy Montmartre, va vous plonger au cœur du quotidien du Clichy-montmartre (CCM). Vivre le poker de l’intérieur, hors des sentiers battus. S’éloigner des carrés d’as à la river, des tournois aux quatre coins de la planète, des décryptages techniques interminables pour se pencher davantage sur l’ambiance d’un cercle parisien. Chaque mois, vous pousserez virtuellement les portes du Clichy-montmartre pour en découvrir une nouvelle facette, inédite.

Ce mois-ci, découvrez le quotidien d’un croupier, à travers Mathieu Perchoc, formé et employé au CCM depuis bientôt deux ans.
Portrait signé Laure Protat.

Il est dix-neuf heures, et Mathieu se lève.
Parfois c’est l’hiver, et c’est la nuit, déjà.
Parfois c’est l’été, et il ouvre les yeux sur la tombée du jour, et le soleil se couche pendant qu’il prend son petit déjeuner.
Enfin, son déjeuner, plutôt. Ou son dîner. On ne sait trop comment appeler ce repas, le premier, mais pris à huit heures du soir et composé de pâtes, de sucres lents, quelque chose de consistant pour tenir la journée, ou plutôt la nuit, sans faim et sans fatigue.
Mathieu est croupier, au Cercle Clichy-Montmartre, à Paris. Il travaille de vingt-deux heures à six heures du matin pendant deux semaines, puis de quatorze heures à vingt- deux heures les deux semaines suivantes. Et ses semaines, à lui, sont des semaines de six jours. Quatre jours de travail puis deux jours de repos, qui tombent parfois le samedi et dimanche, comme tout le monde, mais tombent la semaine d’après vendredi et samedi, et celle d’encore après jeudi et vendredi.
Mathieu préfère les semaines de nuit. La nuit colle à son rythme. Il a toujours aimé se coucher tard, se lever tard. Le calme, le silence, le mélange de fatigue dépassée, de brouillard léger, et d’attention plus aiguë, d’acuité, qui vient lorsque la ville dort et que l’on ne dort pas et règne aux tables de poker aux petites heures du jour.

À vingt heures trente, Mathieu sort de chez lui, musique dans les oreilles. Jahneration, Rone ou Puggy, selon l’humeur et la couleur du ciel. Il prend le tram Porte Dorée, la ligne 14 puis la 13, et retrouve sur un quai son ami Alexandre.
Mathieu et Alexandre ont été formés ensemble au Cercle Clichy-Montmartre, en 2015. Ils sont les seuls de ce groupe-là à toujours y travailler. Sébastien Sergent, qui a formé Mathieu avec Lorette Nepper, raconte que les croupiers débutants restent souvent assez peu de temps. La formation est ouverte à tous, sans condition de diplôme ni d’âge, mais beaucoup de ceux qui la suivent ont entre 20 et 25 ans. Parfois ils font leurs études, et les poursuivent ensuite. Parfois ils veulent gagner un peu d’argent pour partir voyager. Parfois ils sont en reconversion, ont besoin de remettre le pied à l’étrier après un échec scolaire ou professionnel, et c’est pour eux un métier transitoire. La première année est aussi l’épreuve du feu. Certains s’aperçoivent qu’ils ne sont pas capables de suivre le rythme, se lassent. Ceux qui aiment vraiment le métier le feront toute leur vie.
Mathieu a 21 ans. Après son bac, il a fait une année d’informatique à l’université, mais sans vraiment savoir à quoi se destiner. En juin, il a cherché un job pour payer ses vacances l’été d’après, et est tombé sur une annonce du cercle. Il ne jouait pas au poker. Il ne savait même pas exactement ce que pouvait faire un croupier. Mais il a été intrigué, et a envoyé sa candidature. On l’a rappelé le lendemain pour lui proposer un entretien d’embauche. Le premier de sa vie. Il a eu lieu sur une table de poker, au fond de l’immense salle aux miroirs, sous le plafond en vitrail. Tests de calcul mental, de logique, de rapidité.

« Depuis la première nuit, la première table avec de vrais joueurs, Mathieu n’imagine plus sa vie ailleurs. il aime la pression. l’incomparable adrénaline qu’il y a à dealer à une table avec beaucoup de jetons. Et le bruit des jetons. il suffit de pousser la porte. Et le monde extérieur s’efface, remplacé par ce bruit. »

Mathieu a été accepté en formation. Pendant trois semaines, il a appris les règles, les procédures, les gestes. Travaillé les qualités essentielles pour bien faire et bien vivre ce métier. Concentration. Dextérité. Dynamisme. Endurance. Mémoire, et capacités de calcul mental. Ponctualité. Patience. Réceptivité et réactivité, pour pouvoir percevoir tout de suite l’ambiance d’une table, l’énergie des joueurs, et donner le bon rythme, la bonne couleur. Souplesse, pour savoir s’adapter à tous les caractères, passer d’une partie à une autre, d’une atmosphère à une autre, d’une table à une autre, toutes les demi-heures. À la fin de la formation, Mathieu a été retenu. Mais il lui a fallu attendre encore que la police des jeux approuve son dossier. Il faut avoir un casier vierge, et être absolument irréprochable. Le moindre dérapage, même ne figurant pas au casier, et l’agrément qui autorise à travailler au cercle est refusé.

Vers vingt et une heures, Mathieu et Alexandre arrivent Place de Clichy.
Ils aiment bien prendre leur temps, passer un moment dans les lieux avant de commencer. Ils revêtent leur costume avant d’entrer en scène. Chemise noire, pantalon noir, chaussettes noires, chaussures noires. Ils retrouvent les collègues dans la salle de pause.
Plus de 90 croupiers sont employés au Cercle. Ils forment une famille, dans laquelle règne une ambiance amicale, un esprit d’équipe fort, beaucoup de solidarité, d’entraide. Travailler de nuit crée des liens singuliers, rapproche, davantage peut-être que les métiers classiques et les horaires « normaux ». Cela fait naître, aussi, une forme d’autarcie. Les croupiers ont tendance, à cause de leurs emplois du temps, à ne plus passer leurs temps libres qu’avec d’autres croupiers, voient de moins en moins les copains qui travaillent la journée ou qui font leurs études, et qui vont boire des verres lorsqu’eux sont au boulot.

Vingt-deux heures, première relève.
Depuis la première nuit, la première table avec de vrais joueurs, Mathieu n’imagine plus sa vie ailleurs. Il aime la pression. L’incomparable adrénaline qu’il y a à dealer à une table avec beaucoup de jetons. Et le bruit des jetons. Il suffit de pousser la porte et le monde extérieur s’efface, remplacé par ce bruit. En chacun, une transformation s’opère. Les barrières sociales tombent. Peu importent l’âge, le métier, le milieu, tout le monde est concentré, tendu, dans l’énergie de la partie, dans le plaisir du jeu. Petit à petit, pour Mathieu, l’idée de reprendre les études s’est éloignée. Il a su qu’il ne retournerait pas à la fac, que c’était ça, qu’il aimait faire.

Il est six heures et demie. Mathieu sort du cercle.
Place de Clichy se croisent ceux qui se lèvent tôt et ceux qui se couchent tard, ce peuple étrange qui partage la fatigue du sommeil trop tôt interrompu et celle de la veille prolongée, passée à faire la fête ou à jouer au poker, ou, comme Mathieu, à travailler.
Parfois c’est l’hiver, et c’est la nuit, encore.
Parfois c’est l’été, et le jour se lève quand Mathieu rentre se coucher, et le soleil monte derrière les immeubles pendant qu’il mange ce deuxième repas de la journée qui est peut- être son dîner, mais peut-être son petit déjeuner. Il faudrait inventer un mot.

Laure Protat

Mots-clefs : , ,